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Sentences spirituelles diverses, mieux connaître les grandes religions: Judaïsme, Islam, Christianisme, Charles de Foucauld

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13 juin 2006

Le témoignage des Martyrs de Tibhirine

            Dieu est amour. Dieu est Communion. Le salut est la participation à la vie intime de communion du Père, du Fils et de l'Esprit Saint. Le Christ est le témoin fidèle (o mártus o pistós), le martyr par excellence, le sacrement primordial du salut, parce qu'il est la manifestation visible sur terre du dessein de salut du Père sur toute l'humanité.  L'Église est à son tour sacrement du Christ, parce qu'elle est elle aussi la manifestation visible de cette même réalité de salut à travers le signe de la communion entre les hommes dans une même foi, une même espérance et un même amour.

            La mort du Christ n'a pas été un acte isolé.  Elle a été le point culminant de toute sa vie.  Ainsi en est-il de la vie et de la mort de ses disciples.  C'est par toute leur vie qu'ils sont appelés à témoigner. Et ceux qu'on appelle "martyrs" sont ceux qui ont accepté la mort violente plutôt que d'être infidèles au témoignage qu'ils avaient rendu à travers leur vie.  C'est donc tout d'abord par sa vie – sa vie vécu jusqu'au bout – qu'un chrétien est martyr.

            L'Église africaine du temps de Tertullien et de Cyprien a connu une grande couronne de martyrs.  De nouveau, au cours des dernières années, en Afrique du Nord de nombreux témoins du Christ ont subi une mort violente comme suite logique et comme conséquence de leur vie de communion au nom de l'Évangile.

            Beaucoup d'entre eux n'ont pas laissé de traces dans la presse et restent connus de Dieu seul.  De certains la mort a été davantage publique et a retenu l'attention.  De tous ceux qui ont témoigné jusqu'à la mort en Algérie, au cours des sept dernières années, les sept moines de Tibhirine sont probablement ceux qui ont le plus attiré l'attention et ont reçu la plus grande manifestation d'affection, et d'intérêt. Mais avant eux, onze autres ministres de l'Évangile dans le diocèse d'Alger étaient morts de mort violente dans l'exercice de leur ministère de communion.  Après eux il y eut un autre grand témoin de la foi, l'évêque d'Oran, Pierre Claverie.

            Ma communication d'aujourd'hui portera essentiellement sur le témoignage des sept moines de Tibhirine, mes confrères dans l'Ordre cistercien, que j'ai eu la grâce de connaître personnellement.  Je veux quand même dire quelques mots sur les autres martyrs de l'Église d'Algérie de la même période, et décrire le contexte dans lequel tous ces témoins ont été amenés à verser leur sang.

            Le 8 mai 1994, Sœur Paule-Hélène Saint-Raymond et Frère Henri Vergès étaient assassinés dans la bibliothèque qu'ils tenaient au service des jeunes d'un quartier populaire d'Alger.  Le 23 octobre de la même année, Sœur Esther Paniagua et Soeur Caridad María Alvarez étaient abattues devant la chapelle de Bab-el-Oued. Le 27 décembre – toujours de la même année --  quatre Pères Blancs étaient assassinés dans leur Maison à Tizi-Ouzou : les Père Alain Dieulangard, Charles Deckers, Jean Chevillard et Christian Chessel. Le 3 septembre 1995, Soeur Denise Leclercq et Soeur Jeanne Littlejohn étaient assassinées à Belcourt de deux balles dans la tête. Enfin, le 10 novembre 1995,  Soeur Odette Prévost était tuée et sœur Chantal Galicher était blessée à la sortie de leur domicile dans le quartier de Kouba.

            On peut constater des constantes dans ces morts.  Tous ces témoins étaient des personnes qui avaient établi des liens d'amitié avec le peuple algérien et qui vivaient en grande communion avec le petit peuple, dont ils partageaient la vie.  Tous ont été tués dans le milieu où ils vivaient et travaillaient.  Il est clair que le message donné par les assassins – ou leurs mandants -- était que cette proximité et cette fraternité étaient précisément ce qui dérangeait et qu'on voulait faire cesser.  On ne leur reprochait pas d'être des prosélytes, ce qu'il n'étaient pas.  On leur reprochait d'être des personnes de communion, et de condamner par leur vie même toute forme d'exclusion et toute forme de violence, de quelque côté qu'elle vienne, et au nom de quelque idéal – religieux ou politique -- qu'elle soit exercée.

            Aucun d'entre eux ne faisait de politique.  Aucun n'avait pris position dans les querelles opposant diverses factions de la société algérienne.  Et pourtant leur vie avait une dimension politique: Ils travaillaient à la construction de la communauté algérienne.  Par leur nationalité et leur religion, ils appartenaient à un petit groupe minoritaire.  Leur présence en Algérie affirmait, à l'encontre de toutes les formes d'exclusion et d'éradication de l'autre le droit à la différence.

            Aucun n'était un travailleur solitaire, oeuvrant seul et de façon marginale.  Ils étaient toutes et tous des personnes de communauté, vivant leur vie religieuse chrétienne dans de petites communautés, fils et filles fidèles de la grande communauté qu'est l'Église, et amants de la grande communauté humaine sans aucun exclusivisme.  Tous incarnaient le type de présence chrétienne en terre algérienne qu'avait instauré le grand évêque d'Alger qu'avait été le Cardinal Duval.

            Ce dernier, nommé à la tête de l'archidiocèse d'Alger vers la fin de la période coloniale, alors que rien ne semblait l'avoir préparé à une situation aussi complexe,  s'était révélé l'homme de l'heure.  Au cours de la guerre d'indépendance, il se fit respecter de tous, sauf des extrémistes d'un côté comme de l'autre, en affirmant sa foi en la possibilité pour tous de vivre en frères et par sa condamnation explicite et répétée de la violence -- de toutes les violences, de quelque côté qu'elle vienne.  C'était une prise de position fort dangereuse, et c'est un miracle qu'il n'ait jamais été éliminé[4].  Dieu a voulu qu'il demeure, jusque dans un âge avancé et longtemps après l'abandon de ses fonctions officielles, un témoin fidèle de ce type de témoignage chrétien.  Ceux qui sont morts martyrs au cours des dernières années sont ceux qui ont vécu le mieux le témoignage qu'il avait lui-même vécu tout au long de son épiscopat.  Il le vécut jusque dans sa mort, car c'est vraiment la peine profonde causée par l'écroulement apparent de la cohabitation et de la forme de fraternité universelle qu'il avait désirée en Algérie, qui fut la cause immédiate de sa mort.

            Tous les religieux et religieuses dont j'ai mentionné le martyre sont morts avant les sept moines de Tibhirine.  Un autre grand témoin de la foi – et un disciple et fidèle ami du Cardinal Duval -- est mort un peu après eux, clôturant en quelque sorte ce cycle infernal.  Il s'agit de Pierre Claverie, archevêque d'Oran, assassiné le 1er août 1996.  Un très beau livre récent, écrit par un confrère et un ami de Claverie, le Père Jean-Jacques Pérennès, nous le fait connaître[5].  Sans s'attarder aux circonstances de sa mort, l'auteur s'attache avec sagesse à décrire son témoignage, son martyre au sens profond du mot, tout au long de sa vie d'homme, de religieux et d'évêque.

            Pierre Claverie était né à Alger, dans le quartier Bab el-Oued en 1938.  Il y passa toute son enfance et son adolescence.  Après plusieurs années d'étude et de formation en Europe comme Dominicain, il revint en Algérie où il demeura jusqu'à sa mort.  Après avoir été plusieurs années directeur des Glycines, il devint évêque d'Oran en 1981.  L'un des chapitres du livre de Pérennès s'intitule "À la rencontre joyeuse de l'Autre".  La découverte graduelle de l'Autre est en effet une dimension importante du cheminement de Claverie.  Non simple découverte cependant, mais acceptation de l'Autre dans toute sa différence. 

            À partir du renversement politique de 1988 et surtout après les événements tragiques de 1992, il ne cesse d'affirmer la nécessité de "vivre ensemble dans le respect des différences".  Avec ses amis Algériens partageant la même vision il ne cesse d'analyser les situations qui se succèdent et d'y appliquer ce principe.  Certains l'accusent de "faire de la politique".  En réalité ce qu'il fait c'est plutôt une sérieuse analyse de la situation politique afin de lui donner une réponse chrétienne.  Sa compréhension de la situation l'amène à dénoncer constamment au nom de l'Évangile toutes les injustices et toutes les violences. Le 15 août 1993, il publie un communiqué dans la presse algérienne, sous le titre : "Nous ne pouvons nous taire", dont voici quelques extraits:

"Avec les catholiques de mon diocèse, je voudrais dire la consternation et l'horreur qui nous saisissent devant l'escalade de la violence dans ce pays que nous aimons...

Nous prions Dieu d'éclairer de Sa sagesse ceux qui détiennent aujourd'hui le pouvoir et ceux qui s'y attaquent par la violence afin que le dialogue et la paix permettent de résoudre, dans la justice, les problèmes qui se posent au peuple algérien, et particulièrement à ceux qui sont le plus durement touchés par la crise économique.  Nous en appelons humblement à la raison et à la foi de tous les croyants pour que le dialogue se substitue au meurtre et à la répression. [6]"

            C'est précisément sa réponse évangélique à la situation de violence qui lui mérita la mort.

            Il n'est pas mort seul.  La même bombe meurtrière qui le dépeça emporta aussi dans la mort un musulman, son chauffeur et ami Mohammed, mélangeant leur sang sur le sol et le mur de la résidence épiscopale.  On a souvent souligné le caractère hautement symbolique de cette union dans la mort.  Cette circonstance nous rappelle que la mort des témoins chrétiens ne peut être séparée de celle de toutes les autres victimes de la même spirale de violence qui engouffre l'Algérie depuis près de dix ans.  Même si aucun chiffre officiel n'existe, on peut évaluer à environ  deux cent mille les victimes, anonymes pour la plus part.  Quelle qu'ait été leur appartenance religieuse ou politique, ces personnes ont été éliminées, au moins pour un bon nombre d'entre elles, pour avoir incarné dans leur vie, elles aussi, les mêmes valeurs que les chrétiens incarnaient par fidélité au Christ, à savoir, le respect de la différence, fondement de l'acceptation et de l'amour de l'autre en tant qu'autre.

            

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            J'aimerais maintenant m'attacher à décrire le témoignage chrétien (le marturion) des sept moines de Tibhirine assassinés vers le 21 mai 1996.  Il ne s'agit pas de sept témoignages individuels, bien que chacun d'eux ait eu une personnalité bien marquée.  Il s'agit du témoignage d'une communauté.  Il est donc important de bien connaître l'enracinement de cette communauté dans la société algérienne, et pour cela il faut revenir un peu en arrière dans l'histoire.

            Une première communauté cistercienne avait existé quelques décennies auparavant à Staouëli, à 17 kilomètres à l'ouest d'Alger.  Fondée en 1843, treize ans après la conquête de l'Algérie par les Français, par l'abbaye d'Aiguebelle, elle avait acquis une certaine notoriété par son développement rapide.  Cette fondation était toutefois très liée au système colonial, dans son esprit et son mode d'implantation.  Elle fut fermée en 1904.  Une nouvelle communauté, d'un style et d'un esprit très différent fut fondée à proximité de Médéa quelque 30 ans plus tard.

            Comme beaucoup de monastères nés au 19ème siècle, ou au début du 20ème, la communauté de Notre-Dame de l'Atlas commença comme un refuge.  Un groupe de moines du monastère de Notre-Dame de la Délivrance en Slovénie, dans la crainte d'être chassés, ouvrirent un refuge à Ouled-Trift en 1934, transféré à Ben Chicao en 1935 et à Tibhirine à 7 kilomètres de Médéa en 1938.  Le refuge fut alors assumé par l'abbaye française d'Aiguebelle et transformé en véritable fondation, qui devint bientôt une communauté monastique autonome.   Dès les débuts, cette communauté établit des relations d'amitié et de collaboration avec la population locale qui, en quelque sorte, l'adopta.  Ces liens établis avec la population locale, permirent à la communauté, même si elle était composée entièrement de Français, de passer sans grandes difficultés à travers la guerre d'Algérie.  L'un d'entre eux, le frère Luc fut bien pris comme otage, mais libéré au bout de quelques jours. 

            À la fin de la guerre d'Algérie, toutefois, la situation était radicalement changée.  L'Église d'Algérie, composée en très grande partie de français ou de "pieds-noirs" fut réduite à un tout petit reste, à cause de l'exode massif de ces deux groupes vers la France.  Les conversions au christianisme étaient devenues à peu près impossibles – au moins les conversions ouvertement reconnues. Un recrutement local devenant exclu, on pouvait se poser des questions sur l'opportunité de maintenir en Algérie une communauté désormais très réduite en nombre et qui ne pourrait plus se recruter sur place.  Les autorités de l'Ordre cistercien décidèrent donc la fermeture du monastère.  Mais le Cardinal Duval, ayant depuis longtemps reconnu dans la communauté de Tibhirine une réalisation de son idéal de présence chrétienne, rugit comme un lion, et le monastère ne fut pas fermé.  Cette simple présence d'une communauté monastique chrétienne, quelle que soit la nationalité de ses membres, au milieu d'un peuple musulman lui semblait d'une importance capitale.  La communauté fut maintenue et son témoignage trouva son épanouissement dans la mort de sept de ses membres en 1996.  Cette mort fut unanimement pleurée par la population locale, entièrement musulmane.

            Voyons donc un peu, maintenant, quelle fut la nature du témoignage de ces moines.  Ce fut un témoignage de communion (la réalité chrétienne par excellence, puisque "Dieu est communion", comme nous le dit saint Jean) à plusieurs niveaux.

Ø      Communion avec Dieu dans la prière contemplative

Ø      Communion entre frères au sein d'une communauté

Ø      Communion de cette communauté avec ses voisins

Ø      Communion de croyants avec d'autres croyants

Communion avec Dieu dans la prière contemplative

            Le moine vient au monastère pour y servir Dieu, en vivant aussi profondément que possible, dans le cadre du cloître, cette union personnelle avec Dieu à laquelle tout être humain est appelé.  Fils dans le Fils Premier-Né, vibrant de l'amour qui a été répandu dans son cœur par l'Esprit-Saint, il s'efforce de rencontrer le Père dans une prière qui se veut aussi continuelle que possible et qui s'exprime visiblement dans la célébration de la liturgie.  Toute sa vie tend à l'union mystique qui consiste à se laisser transformer jour après jour à l'image du Christ par l'action de l'Esprit Saint.

            Comment chacun des sept frères a vécu au fond de son coeur cette union mystique, est le secret de Dieu.  L'un d'entre eux, cependant, doué de talents de poète et mystique dans l'âme, nous a permis d'entrevoir à travers ses écrits ce dialogue intérieur.  C'est Christophe.  Ses poèmes[7], mais surtout son Journal[8] des dernières années nous montrent comment tous les événements de chaque jour, durant ces trois années riches en drames tout autour d'eux se transformaient en prière et en jaillissement d'amour embrasé.  Ce journal est un long poème d'amour, incarné dans une situation bien concrète et dont il convient de citer au moins quelques passages:

Ø      "Oh si mourir pouvait arrêter et empêcher la mort de tant d'autres encore, oh alors volontiers, comme on dit avec plaisir:  oui, je suis volontaire." (20/12/1994).

Ø      "Je te demande en ce jour la grâce de devenir serviteur / et de donner ma vie / ici / en rançon pour la paix / en rançon pour la vie / Jésus attire-moi / en ta joie / d'amour crucifié." (25/07/1995)

Communion entre frères au sein d'une communauté

            Cette relation mystique avec Dieu, ces frères ne l'ont pas vécue comme des individus isolés mais comme communauté.  Leur témoignage fut un témoignage communautaire – celui d'une communauté qui comprenait, outre les sept frères qui furent mis à mort, deux autres qui échappèrent à l'enlèvement et à l'exécution, ainsi que ceux qui vivaient alors dans l'antenne de Tibhirine au Maroc.

            Il s'agissait d'une authentique communauté chrétienne : non pas la réunion de copains qui se seraient réunis à cause d'affinités entre eux ou parce qu'ils auraient partagé le mêmes idées et les mêmes projets.  Non, une communauté chrétienne est un groupe de personnes, normalement très différentes les unes des autre à tous points de vue, et que Dieu s'est réunies pour en faire le sacrement de sa présence.  Chaque membre de cette communauté avait un passé personnel et un cheminement vocationnel bien caractéristique;  chacun était une personnalité bien tranchée, aussi différents l'un de l'autre qu'on puisse imaginer.  Et pourtant ils étaient arrivés, surtout au cours des trois dernières années, non seulement à une très grande communion entre eux, mais aussi à une parfaite unanimité dans les décisions engageant leur vie – unanimité qui ne pouvait trouver sa racine que dans la profonde vie de prière de chacun d'entre eux.

            Bruno, fils de militaire ayant fait son service en Algérie;  Célestin, ancien éducateur de rue et Paul, plombier et ancien vice-préfet en Haute-Savoir  apportaient chacun à la communauté une grande richesse de don de soi et d'esprit communautaire.

Communion de cette communauté avec ses voisins

            Des liens d'amitié d'une profondeur remarquable s'étaient créés entre ces moines tout simples et la population qui les entourait.  Ces liens demeurent encore tout aussi vifs à plus de quattre années de leur mort.  Ces liens d'amitiés avec la population algérienne et musulmane constituent sans doute l'une des plus exquises expressions de leur témoignage chrétien.

            La personne qui concourut le plus à créer ces liens fut sans doute le frère Luc, dont la vie mériterait d'être écrite.  Né en 1914 , il connut encore enfant les terribles violences de la Première Guerre Mondiale et les souffrances de l'après-guerre.  Jeune médecin, il connut les violences de la Seconde Guerre Mondiale, au cours de laquelle il se porta volontaire pour soigner les prisonniers dans les camps de concentration nazis.  Entré à Aiguebelle en décembre 1941, il arrivait en Algérie en 1946.  Aussitôt, il ouvrit dans l'enceinte du monastère un dispensaire où, depuis cette date jusqu'à sa mort en 1996 – donc, durant un demi-siècle -- il soigna quiconque se présentait à lui, sans regard à la nationalité, à l'appartenance politique, à la religion.  Tous l'aimaient et le respectaient parce que tous se savaient aimés et respectés de lui.  Au début son dispensaire suppléait à l'absence de services publiques de santé.  Si l'on continua à venir à lui longtemps après l'installation d'autres dispensaires et d'hôpitaux publics dans la région, c'est qu'on trouvait chez lui non seulement un toubib au diagnostic presque toujours exact mais aussi un homme de Dieu incarnant dans son mode d'être à la fois très humain et très surnaturel la sollicitude pastorale du Fils de Dieu. Homme d'une grande liberté intérieure, muni d'un sens de l'humour désarmant, il n'avait peur de rien ni de personne.  Aucune menace, de quelque quartier qu'elle vienne, n'aurait pu l'empêcher de témoigner jusqu'au bout, même au risque de sa vie, l'amour universel à quiconque avait besoin d'être soigné. 

            Christophe, dont j'ai déjà mentionné la dimension mystique, était aussi, puisqu'il était poète, un homme d'une grande sensibilité.  Comme il était responsable des ouvriers et avait des contacts avec la famille du gardien, en particulier, il avait des relations d'amitié très belle avec eux tous.  Son Journal des trois dernières années contient des passages d'une très grande fraîcheur

Communion de croyants avec d'autres croyants    

            Christian était, au moment de la consommation communautaire de leur témoignage, le supérieur du groupe (le prieur, comme on dit en jargon monastique).  Trajectoire toute spéciale que celle de sa vocation.  De famille de militaires, il avait passé son enfance en Algérie, où sa mère l'avait formé à un profond respect de l'Algérien.  Il était ensuite revenu en Algérie durant la guerre, comme jeune officier.  D'abord prêtre séculier du diocèse de Paris, il sentit l'appel à la vie contemplative et choisit le monastère de Notre-Dame de l'Atlas à Tibhirine.  Avec l'accord de ses supérieurs, il fit à Rome, au PISAI, des études de langue et de culture arabe.  Ayant développé une connaissance assez approfondie et un grand amour pour la religion de l'Islam, il s'impliqua et impliqua profondément sa communauté dans le dialogue inter-religieux.  Lorsqu'il fut élu prieur de sa communauté, en 1984 il guida celle-ci dans une orientation plus explicite vers ce dialogue inter-religieux, qui venait couronner les autres formes de communion déjà pratiquées.  Depuis un bon nombre d'années déjà un groupe nommé le Ribât el Salam se réunissait régulièrement au monastère.  On y priait et on y partageait son expérience religieuse.

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            En 1993, au moment où le processus électoral était arrêté en Algérie et où le pays balançait dans une spirale de violence dont il n'a pas encore réussi à se libérer, les étrangers furent sommés de quitter le pays sous peine de se faire éliminer.  Comme beaucoup d'autres, les moines de Tibhirine eurent à se poser la question:  Faut-il rester ou faut-il partir?  Ils choisirent de rester.

            Le 14 décembre de la même année, lorsque 12 Croates chrétiens travaillant à Tamesguida, à quatre kilomètres du monastère, furent égorgés, le problème se posa de façon plus immédiate; et encore plus après la visite d'un commando armé durant la nuit de Noël.  Après un long discernement dans la prière, ils optèrent de rester.  Au cours des années suivantes, chaque fois que des missionnaires -- presque tous des amis intimes de la communauté -- étaient assassinés, la question se posait à nouveau avec plus d'acuité.  Chaque fois ils ont opté pour rester, après un sérieux discernement dans la prière.  Pourquoi?

            En Europe, certains disaient alors qu'on comprenait que des "missionnaires" demeurent pour continuer leur "apostolat", mais pas des moines qui, de toute façon, pouvaient mener leur vie de prière n'importe où ailleurs... C'était ne rien comprendre à leur vie.  La vie contemplative ne se vit pas dans l'abstrait.  Elle est toujours incarnée, enracinée dans un lieu et un contexte culturel bien concret.  Les moines de Tibhirine ne désiraient aucunement le martyre.  Ils n'étaient pas des illuminés.  S'ils optèrent de rester c'est que c'était pour eux une exigence de fidélité, et cela à beaucoup de niveau. 

            Le moine cistercien fait vœu de stabilité.  Cela implique non seulement la stabilité dans la vocation monastique, mais aussi la stabilité dans une communauté bien concrète et, à moins d'une mission spéciale, dans un lieu déterminé.  Bien sûr, une communauté tout entière peut se déplacer, mais elle ne peut le faire sans tenir compte des liens qu'elle a établis avec la société et la culture locale.  La communauté de Tibhirine ne se comprenait pas sans son enracinement dans les montagnes de l'Atlas, sans ses liens d'amitié avec toute la population de Tibhirine, de Draa Esnar, de Médéa. Dans une prédication de retraite donnée à Alger quelques semaines avant l'enlèvement, Christian disait, avec une jeu de mot périlleux:  "... j'affiche cette différence : je viens de la montagne..."

            Les frères étaient conscients que la population locale était elle-même prise dans un étau entre deux violences opposées, et qu'elle n'avait pas le choix de fuir.  Pour les moines, fuir eut alors été un manque de solidarité avec ceux dont ils avaient partagé la vie dans les moments de paix. Après le martyre de Henri et Paule-Hélène, Christophe n'écrit-il pas dans son journal:  "On ne peut pas oublier et partir sans trahir ce qui reste une grâce de proximité, d'amitié de vérité." (29/05/1995). Les frères considéraient leur présence comme une affirmation du droit à la différence – droit qu'ils réclamaient pour le peuple des environs aussi bien que pour eux-mêmes.  Mohammed avait dit à Christophe: "Vous, vous avez encore une petite porte par où partir.  Pour nous:  non, pas de chemin, pas de porte."  Et Moussa avait dit à Christian : "Si vous partez, vous nous privez de votre espoir et vous nous enlevez notre espoir."  Il n'eut pas été chrétien de partir.  Ils restèrent.

            Eux aussi, comme Pierre Claverie, mais à la façon de moines contemplatifs, différente de celle d'un évêque, analysaient soigneusement la situation politique du pays, non pas pour réagir en politiciens mais pour donner à cette situation, dans leur vie, une réponse évangélique.  "La violence me tue et je dois trouver quelque part un appui pour ne pas me laisser emporter par ce flux de mort" écrivait Christophe en son Journal (11/07/1995).

            Suffit-il de dire que le moine, surtout s'il est étranger, ne doit pas choisir entre les deux forces en présence? – Voici la réponse de Christophe: "Peut-être n'est-ce pas assez de dire que nous n'avons pas à choisir entre le pouvoir et les terroristes.  En fait, nous faisons concrètement et quotidiennement le choix de ceux que Jean-Pierre appelle 'le petit peuple'.  Nous ne pouvons rester, si nous nous coupons de lui.  Cela nous fait dépendre – pour une part – de son choix à notre égard.  Nous pourrons devenir gênants demain ou plus tard." Ils devinrent effectivement gênants.

            Dans la récollection donnée à un groupe de laïcs à Alger le 8 mars 1996, Christian commentait avec force le précepte de l'Écriture : "Tu ne tueras pas", et il l'appliquait à toutes les situations du pays et terminait pas une série de phrases lapidaires:  Ne pas tuer le temps... Ne pas tuer la confiance... Ne pas tuer la mort... Ne pas tuer le pays... Ne pas tuer le musulman... Ne pas tuer l'Église...  Deux semaines plus tard, lui et ses frères étaient enlevés et deux mois plus tard ils étaient victimes de cette violence.

            Lorsque, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 un groupe d'hommes armés se présentèrent au monastère et les amenèrent en direction de Médéa, aux yeux de ceux qui ont pu les voir traverser le village encadrés d'hommes armés, ils avaient l'air de suivre des terroristes. En réalité ils suivaient le Christ.

            Aucun d'entre eux ne désirait le martyre.  Ils aimaient la vie et redoutaient la mort.  Mais ils l'avaient consciemment et explicitement acceptée si c'était la volonté de Dieu.  Dans une lettre circulaire du 21 novembre 1995 ils avaient écrit:  "La mort brutale – de l'un de nous, ou de tous à la fois – ne serait qu'une conséquence de ce choix de vie à la suite du Christ.[9]"

            S'il fallait mourir, ils voulaient le bien faire!  Le vieux frère Luc, qui avait depuis longtemps demandé qu'on chante à ses funérailles la chanson d'Edith Piaff "Non, je ne regrette rien", fit à la Prière universelle de l'Eucharistie, le 31 décembre 1994 – donc quelques jours après la visite dramatique de la nuit de Noël:  "Seigneur, fais-nous la grâce de mourir sans haine au coeur."

            L'inspiration de cette belle prière a été reprise dans le Testament de Christian – document bien connu, qui restera sans doute l'une des plus belles pages de la littérature chrétienne du 20ème siècle.  Ce texte n'exprime d'ailleurs pas seulement les sentiments de Christian, mais ceux de tous les frères.  En réalité, à partir d'une première mouture rédigée le 1er décembre 1993, il fut terminé le 1er janvier 1994.  Entre ces deux dates, Christian le retravailla et l'affina avec la participation de toute la communauté, ce qui fait que c'est un document qui exprime non seulement ses sentiments personnels, mais ceux de tous ses frères.

            On connaît bien le dernier paragraphe de ce Testament où Christian donne le titre d'ami à celui qui lui trancherait la gorge:  "Et toi aussi, l'ami de la dernière minute, qui n'aura pas su ce que tu faisais.  Oui, pour toi aussi je le veux, ce MERCI, et cet "A-Dieu" en-visagé de toi.  Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux en paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux."

            Il y a cependant un autre paragraphe, au milieu du texte, qui est encore d'une plus grande profondeur mystique.  Faisant allusion à ceux qui le trouvaient naïfs dans son estime de l'Islam et sa volonté de dialogue avec les Musulmans, il ajoutait:

   "Ceux-là doivent savoir que sera libérée ma plus lancinante curiosité – Voici que je pourrai, s'il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui ses enfants de l'islam tels qu'il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le don de l'Esprit dont la joie secrète sera toujours d'établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences."

            Dans un sublime raccourci, Christian ramène ensemble la théologie biblique et patristique du rétablissement de la ressemblance divine et la préoccupation qu'il partageait avec Claverie et qu'il puisait dans le message de Jésus:  celle du respect des différences.  Il disait d'ailleurs peu de temps avant sa mort qu'un des motifs de demeurer sur place, en tant que Chrétien et européen, était d'affirmer le droit du "petit peuple" local à sa propre différence.

            La communion des moines de Tibhirine avec le peuple algérien continue au-delà de leur mort.  Les sept longs cercueils que les cadets de l'armée algérienne portèrent – apparemment avec effort – dans l'Église Notre-Dame d'Afrique le jour des funérailles, ne contenaient en réalité chacun qu'une tête.  Leurs corps, qui n'ont pas été retrouvés, restent enfouis anonymement dans la terre d'Algérie, en un endroit inconnu – du moins officiellement – avec des milliers d'autres victimes tout aussi anonymes de la même violence contre laquelle leur vie était un protestation évangélique.

            Le pardon donné d'avance par Christian et tous ses frères à ceux qui pourraient les mettre à mort, aussi bien que celui donné par l'Ordre Cistercien et l'Église d'Algérie au moment des funérailles ne doit pas être conçu comme une acceptation tacite et tranquille de la violence dont ces témoins furent victimes.  Ce pardon ne dispense personne de faire la lumière sur toutes les circonstances de cette tragédie.  Personnellement, je veux bien, par fidélité au témoignage de Christian, Luc, Bruno, Michel, Célestin, Paul et Christophe, pardonner à ceux qui les ont éliminés et à ceux qui ont tranché leurs têtes,  mais, même sans avoir l'ardeur mystique de Christian, je voudrais bien savoir sur quels visages tourmentés je dois reconnaître l'image de Dieu.

            Avec l'admirable texte de Christian, nous pouvons clore notre présentation sur les martyrs d'Algérie.  Le moment ultime de leur témoignage s'est situé dans une période extrêmement douloureuse et confuse de l'histoire de l'Algérie.  Un procès de canonisation en bonne et due forme qui, selon les normes en vigueur de la Congrégation pour les Causes des Saints, supposeraient une connaissance approfondie et minutieuse des circonstances de leur mort et des motifs de leurs aggresseurs s'avérerait probablement impossible dans les circonstances présentes. En effet, aucune enquête judiciaire n'a permis de déterminer avec certitude comment se sont passés les faits, ainsi que l'identité des assassins et de leurs mandants ni d'affirmer avec certitude dans quelle mesure les motifs de ceux-ci étaient explicitement religieux.  Cela reste secondaire, cependant, car ils ont tous été témoins (martyrs) par leur vie avant de l'être par leur mort; et leur mort, à n'en pas douter, a été une conséquence de ce qu'ils avaient vécu. Elle a été provoquée par une attitude évangélique dans des situations de violence lucidement perçues et analysées à la lumière de la foi.  Si une lecture purement politique de leur vie et de leur mort serait une erreur manifeste, une lecture purement spirituelle qui ignorerait le courage et la lucidité avec lesquels ils se sont impliqués dans des situations concrètes, outre que d'être naïve, viderait le sens de leur message.  N'en fut-il pas de même de la mort du Christ?

Scourmont, 24 novembre 2000

En la fête des Martyrs de Corée

                                                                                                Armand VEILLEUX

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