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10 juin 2006

L'enlèvement des sept moines trappistes de N.D. de l'Atlas

Itinéraire d'un drame

La nuit de Noël 1993 fut pour la communauté de N. D. de l'Atlas à Tibhirine un moment décisif et surtout d'une grande intensité spirituelle. Voyons-en d'abord le contexte. Au début de l'année 1992 l'interruption du processus électoral avait conduit l'Algérie à une situation très volatile, avec la suppression du FIS en tant que parti politique, l'emprisonnement de ses dirigeants et, par la suite, la création de divers groupes armés, en particulier le GIA. Le 14 décembre 1993, douze Croates catholiques, connus des moines, avaient été égorgés à Tamesguida, à quelques kilomètres du monastère.

C'est dans ce contexte que quelques jours plus tard, dans la soirée du 24 décembre 1993, après le repas du soir, un groupe de six islamistes armés se présentèrent au monastère. Le chef du groupe, l'émir Sayah Attiya, était reconnu comme un terroriste d'une violence redoutable. Il était responsable de la mort des Croates et aurait, selon les forces de sécurité, égorgé 145 personnes. Son échange avec le Père Christian, supérieur de la communauté de Tibhirine fut exceptionnel. Père Christian, en appelant au Coran, lui dit que le monastère était un lieu de prière où jamais aucune arme n'avait pénétré et exigea que la conversation ait lieu à l'extérieur du monastère. Ce à quoi Attiya se plia. Il présenta aux moines, en tant que "religieux" comme lui-même et son groupe d'Islamistes, trois exigences de coopération. À chacune Christian répondit que ce n'était pas possible; chaque fois il dit: "vous n'avez pas le choix"; chaque fois Christian répondit: "oui, nous avons le choix". Il partit en disant qu'il enverrait ses émissaires avec un mot de passe. Lorsqu'au moment de son départ Christian lui dit: "Vous êtes venus ici en armes au moment où nous nous préparions à célébrer Noël, la fête du Prince de la Paix", il répondit: "Excusez-moi, je ne savais pas."

Le miracle fut que non seulement Sayah Attiya repartit ce soir là sans égorger les moines et sans les brutaliser, mais qu'il ne revint pas et n'envoya pas ses émissaires. Lorsque, environ deux mois plus tard il fut blessé gravement dans un affrontement avec les forces de sécurité, il agonisa durant neuf jours dans la montagne, tout près, mais n'envoya pas chercher le médecin du monastère, ce qui avait été l'une des exigences auquel Christian avait dit qu'il ne pouvait pas répondre. Jamais les moines n'achetèrent leur sécurité par quelque concession que ce soit, et ils ne cautionnèrent jamais quelque violence que ce soit; mais pour eux toute personne, même le terroriste, demeurait une personne humaine digne de compréhension.

Lorsque plus tard, l'administration algérienne voulut imposer au monastère une protection militaire armée, la communauté refusa nettement cette protection, utilisant le même argument: les armes n'ont pas de place dans un lieu de prière et de paix.

Après cette "visite" de Noël 1993, la communauté dialogua longuement sur l'attitude à tenir. On pensa sérieusement à quitter les lieux. Finalement, après avoir prié, dialogué et pris conseil, on décida de rester pour le moment, tout en prévoyant la possibilité de se replier rapidement sur Alger ou sur le Maroc, si la situation devenait plus dangereuse.

Au cours des deux ans qui suivirent, onze religieux du diocèse d'Alger furent assassinés, en cinq attentats différents: Henri Vergès, frère mariste et Soeur Paule Hélène, petite soeur de l'Assomption en mai 1994; Soeurs Caridad et Esther, Augustines espagnoles, en octobre 1994; les quatre Pères Blancs de Tizi Ouzou en décembre de la même année, Soeurs Bibiane et Angèle-Marie des soeurs de Notre Dame des Apôtres en septembre 1995, et soeur Odette le 10 novembre. Chaque fois les moines de Tibhirine se posèrent de nouveau la question: faut-il partir ou faut-il rester?

Chaque fois ils décidèrent de rester. Ce fut chaque fois une décision prise dans la prière et le dialogue: décision lucide, courageuse, sereine et unanime. Aucun d'entre eux ne "désirait" le martyre. Christian, parlant à un groupe de laïcs, peu avant son enlèvement, disait qu'un tel désir serait un péché puisque ce serait désirer qu'un "frère terroriste" pèche contre le précepte divin "tu ne tueras pas". Sa prière quotidienne au cours des derniers mois était: "Seigneur, désarme-moi et désarme-les."

Pourquoi rester? -- Simplement par fidélité à leur vocation d'être une humble présence contemplative chrétienne en terre d'Algérie, l'Église ayant le droit et le devoir d'être présente dans toutes les situations d'exception comme dans les circonstances normales. Fidélité aussi à l'égard de tous les Algériens avec qui ils avaient établi depuis plus de soixante ans des liens de solidarité et d'amitié. Fidélité surtout au peuple qui les entourait et qui semblait protégé de toutes les formes d'exaction, de part et d'autre, par la neutralité totale des moines.

J'ai eu l'occasion de les visiter en janvier 1996, deux mois avant l'enlèvement. Ce qui m'a frappé, ce fut leur sérénité. Ils ne jouaient pas aux héros; certains d'entre eux ne cachaient pas une certaine peur. Ce qui les avait toujours "sauvé" en cette situation avait été de continuer une vie monastique des plus normales, avec son équilibre entre travail manuel, lecture de la Parole de Dieu et Office Divin. Ainsi, dans la nuit de Noël 1993, après le départ des six terroristes (les "frères de la montagne" comme ils les appelaient), on sonna la cloche et on se rendit à l'Église pour célébrer les Vigiles de Noël et la Messe de minuit, comme si de rien n'était. C'est dans la même logique que, un peu plus de deux ans plus tard, lorsque Père Amédée et Père Jean-Pierre se rendirent compte, avec un prêtre retraitant, que leurs sept confrères avaient été enlevés, et après avoir en vain essayé d'informer la police, ils se rendirent à l'Église pour célébrer les Vigiles, puis les Laudes et l'Eucharistie.

Le monastère de Tibhirine était devenu, au fil des années, un lieu de dialogue chrétien-musulman. Ce fut le fruit d'une évolution naturelle et non de quelque chose de programmé. Le monastère est un lieu de prière, d'une part, et les moines ont toujours été très respectueux de la population, de la culture et de la religion locale, d'autre part. Un groupe de musulmans profondément religieux se mit graduellement à fréquenter le monastère. Par la suite, un groupe de dialogue chrétien-musulman, le Ribat (mot arable signifiant "lien") se constitua, qui se réunissait régulièrement au monastère, pour prier et échanger. (Trois des onze missionnaires assassinés ces dernières années étaient membres de ce groupe). Dans la nuit de Noël 1995, six Musulmans des environs fêtèrent la nuit de Noël avec les moines. Tous firent évidemment le lien avec la visite des six "frères de la montagne" deux ans auparavant.

L'Église d'Alger, si affectée au cours des dernières années, par les attentats ci-dessus mentionnés et le départ de plusieurs de ses fidèles, Algériens comme Français, vers la France, est unie autour de son évêque, le Père Henri Teissier. Ces Chrétiens qui ont choisi de rester et de continuer leur présence d'Évangile, semblent avoir tous reçu la même grâce de sérénité et d'humble courage dont j'ai parlé plus haut à propos des moines de Tibhirine. Toute cette Église fut profondément affectée par l'enlèvement des moines. Au cours de la Semaine Sainte, que j'ai eu le bonheur de célébrer à Alger, j'ai pu me rendre compte à quel point le monastère était important pour tous ces Chrétiens. Important pour aucune autre raison que pour le simple fait d'être ce qu'est tout monastère contemplatif: un lieu de prière et de paix où tous pouvaient aller de temps à autre pour prier et où tous étaient reçus comme des frères et des soeurs. Même en ces dernières années où les religieux, religieuses et prêtres avaient dû presque tous se replier sur Alger, et quand il était devenu presqu'impossible d'aller au monastère, la route étant trop dangereuse, la communauté de Tibhirine continuait d'être perçue comme l'un des poumons du diocèse.

Les frères du monastère étaient unanimes dans leur engagement, dans leur courage et dans leur volonté de rester à Tibhirine. Ils sont tous très aimés de la population et des chrétiens du diocèse. Il faut cependant rendre un témoignage spécial à Père Christian, leur supérieur depuis douze ans. Père Christian avait choisi l'Algérie et le monastère de Notre-Dame de l'Atlas. S'il fit son noviciat à Aiguebelle, en France, ce fut pour l'Atlas, et c'est pour ce monastère qu'il fit sa profession. Quelques années plus tard il alla à Rome pour faire deux ans d'étude intensive de langue et de culture arabe à l'Institut Pontifical d'Études Arabes. Il parle couramment l'arabe et connaît fort bien le Coran et la tradition religieuse musulmane. Il a un respect profond du milieu et des personnes parmi lesquelles il a choisi de vivre. Ce respect est tangible et explique pourquoi le monastère était devenu graduellement un lieu de rencontre islamo-chrétienne, simplement parce que tous s'y sentaient reçus comme des frères et des soeurs et respectés dans leur différence.

Un autre membre de la communauté dont la présence et la personnalité ont marqué l'histoire de la communauté est le frère Luc, médecin de profession, âgé de 82 ans au moment de son enlèvement, lui qui avait déjà été enlevé et pour un temps otage du FLN, durant la guerre d'Indépendance de l'Algérie. Présent au monastère de Tibhirine depuis 1946, il est devenu une véritable légende dans la région. Sans jamais épouser aucune cause politique, sans jamais faire de compromis avec qui que ce soit et sans jamais aller traiter les blessés de quelque faction que ce soit en dehors du monastère, il n'a jamais refusé de traiter les malades qui se sont présentés à lui à son dispensaire à la porte du monastère, voyant en chacun un être humain nécessiteux, une icône du Christ.

Au moment où j'écris ces lignes les sept frères de N.D. de l'Atlas sont disparus depuis deux semaines, et nous n'avons encore aucune nouvelle d'eux. Nous continuons d'espérer qu'ils nous reviendront tous vivants. Ils n'est guère pensable que, dans les circonstances présentes, ils puissent retourner à leur monastère. La communauté -- que deux postulants se préparaient à rejoindre -- vivra un certain temps en diaspora et l'on espère qu'elle pourra se réimplanter à Tibhirine en des temps meilleurs. Si les moines avaient décidé d'eux mêmes de quitter Tibhirine au cours des dernières années cela aurait été un rude coup pour la population locale et pour l'Église d'Alger et son pasteur. Ils s'y sont refusés, avec courage et lucidité. Maintenant qu'ils doivent quitter de force, cette épreuve est vécue par tous avec la même douleur mais aussi la même sérénité que tous les dépouillements des dernières années.

Alger, 9 avril 1996
Armand Veilleux, ocso

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