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05 mai 2006

Qui a tué les moines ?

par: Armand Veilleux, abbé de Scourmont

Le 26 mars 1996 sept moines du monastère de Tibhirine, en Algérie, étaient enlevés. Deux mois plus tard la faction du GIA (Groupe islamique armé) contrôlée par Djamel Zitouni annonçait leur exécution. Leur captivité suscita un profond émoi, surtout en France, et leur assassinat provoqua consternation et condamnation en Algérie comme ailleurs dans le monde, aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens. Tant a été écrit à leur sujet qu'on peut se demander s'il ne convenait pas de les laisser reposer en paix et si l'ouvrage que René Guitton vient de publier n'est pas de trop. (1) C'est un livre étrange, dont il n'est pas facile de percevoir ni la raison d'être ni le but, rempli qu'il est d'affirmations - certaines lourdes de conséquences - dont aucune n'est appuyée de la moindre référence précise.

La première partie du livre exige du lecteur des talents particuliers d'acrobate. On y passe sans préavis d'un siècle à l'autre, et d'un continent à l'autre, du Cardinal Duval à Scipion l'Africain, d'Augustin d'Hippone au Général Bugeaud, etc. L'auteur, qui semble avoir lu beaucoup et rapidement, ou avoir écouté, des récits complexes, nous trace de l'évangélisation des cisterciens trappistes en ce pays une sorte de saga qui crée plus de confusion qu'elle n'apporte de lumière.

L'auteur parle avec sympathie de chacun des moines et respecte ce qu'ils ont vécu. Toutefois, leurs préoccupations spirituelles et le contexte communautaire et ecclésial dans lequel ils ont vécu, ne semblent pas lui être familiers. C'est normal, mais pourquoi alors vouloir écrire à leur sujet, d'autant plus qu'il n'apporte rien de neuf ?

En réalité, si dans toute cette section l'auteur n'est visiblement pas en terrain connu, le style change tout à coup à partir de la page 132, où il semble vraiment dans son élément, celui des tensions entre les diverses tendances politiques françaises et en particulier entre les services de renseignements français, la DST et la DGSE. La date de la parution du livre semble avoir été dictée par le cinquième anniversaire de la mort des moines, mais aussi par l'atmosphère préélectorale en France et peut-être par les difficultés judiciaires de certains élus. Il y a visiblement des comptes à régler et sans doute autant à cacher qu'à révéler. Mais pourquoi faut-il mêler ces questions à la mémoire des moines ?

L'auteur veut démontrer que l'échec des négociations menées par les services secrets français pour obtenir la libération des moines - car on parle maintenant de « négociations », après les avoir longtemps niées - est attribuable à la sensibilité blessée ou à l'esprit mesquin de tel ou tel politicien. Il faut dire qu'à ce point de vue Guitton apporte plusieurs détails qui n'étaient pas connus jusqu'ici. Mais aucun de ces éléments nouveaux n'est appuyé par la moindre référence vérifiable. Par ailleurs, ce qui n'est jamais abordé de façon explicite est l'autre question importante : avec qui négociait ce beau monde ? Directement avec Zitouni, ou ses lieutenants ? ou avec la Sécurité militaire algérienne ? Quel était l'interlocuteur ?

Le long document de la « Ligue islamique pour le Daoua et le Djihad » du 17 juillet 1997 - déjà connu - cité à la fin du volume (pp. 224-235), et où il est question de « la dérive du GIA sous la conduite de Zitouni manipulé par les services de sécurité » relance une autre question souvent soulevée ces dernières années, à laquelle non seulement le présent ouvrage n'apporte aucun élément de réponse, mais qu'il n'aborde même pas : qui était aux commandes dans cette affaire ?

On sait qu'au moment où Zitouni apparaît, en 1994, le GIA est totalement éclaté et infiltré par des forces externes, et les doutes règnent concernant l'origine, l'identité et les convictions religieuses de ses membres. L'avènement de Zitouni à la tête du groupe s'est fait dans des conditions obscures. Des études publiées en Belgique (2) autorisent, depuis 1997, à se poser les questions suivantes : qui rédigeait les textes signés par Djamel Zitouni ? Le charabia de ses messages, dont on nous a déjà servi une interprétation toute faite, exprimait-il ses convictions religieuses, ou n'était-il qu'un paravent cachant des motivations qui n'avaient rien de religieux ? Agissait-il de sa propre autorité ou était-il téléguidé, au moins en certaines opérations, par d'autres pouvoirs occultes ? Autant de questions sans réponses.

On sait que les moines de Tibhirine ont été enlevés par un groupe d'hommes armés du soi-disant GIA. Au bout d'un mois, dans un message signé par l'émir Abou Abderrahmane Amine (alias Djamel Zitouni) adressé curieusement au gouvernement français, le GIA affirmait être responsable de leur enlèvement, justifiant cet acte avec un argumentaire religieux assez obscur et les offrant en échange contre d'autres prisonniers. Un mois plus tard, après l'échec des « négociations » avec les autorités françaises (ou certaines autorités françaises à l'insu d'autres) un autre message du GIA, signé par le même Djamel Zitouni affirmait avoir mis les sept frères à mort. Doit-on en conclure avec l'auteur que nos frères ont été enlevés, gardés prisonniers et assassinés par un groupe de fanatiques islamiques ? Même une réponse affirmative à cette question laisse beaucoup d'autres interrogations ouvertes. Il semble que sur ce point les personnalités algériennes anonymes que l'auteur pourtant remercie, ont été bien moins bavardes que leurs homologues français.

Au cours des derniers mois, sur la base de témoignages récents, plusieurs voix se sont levées pour demander une enquête internationale indépendante sur les violences commises en Algérie depuis 1988 par toutes les forces en présence. Tout récemment, l'une de ces requêtes a mentionné le cas de l'assassinat des moines de Tibhirine comme l'une des tragédies sur lesquelles planent encore assez d'interrogations pour exiger une telle enquête. Il serait dommage que la publication du livre de Guitton, soit une façon insidieuse de retirer ce cas de la liste des enquêtes à faire.

Pour quiconque s'efforce depuis cinq ans de faire la lumière sur ce qui s'est réellement passé concernant les moines de Tibhirine depuis le 26 mars jusqu'aux environs du 25 mai 1996, ce livre est bien décevant. Paradoxalement les questions qui n'y sont pas abordées s'en trouvent posées avec plus d'acuité. Plus que jamais une commission internationale d'enquête impartiale sur les responsabilités dans l'assassinat des moines de Tibhirine et sur les négociations menées par divers services secrets durant les deux mois de la captivité s'impose.·

(1) René Guitton, « Si nous nous taisons... Le martyre des moines de Tibhirine », éd. Calmann-Lévy, Paris 2001.

(2) Alain Grignard, « La littérature politique du GIA algérien. Des origines à Djamal Zitouni. Esquisse d'une analyse », in Facettes de l'Islam belge, Bruxelles 1997, pp. 69-95; Idem, « L'Islam radical en Belgique à travers la littérature de propagande : une introduction », ibidem, pp. 167-178.

Le Soir du mardi 29 mai 2001
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2001

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