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02 mars 2006

Le soufisme est un hymne à la vie en groupe...

Entretien avec Faouzi Skalli, adepte de la Tariqa Boutchichia, anthropologue de formation. Auteur de nombreux ouvrages sur le soufisme et adepte fervent de la confrérie des Boutchchis, il rejette l’amalgame entre islamisme et soufisme, extrémisme et Islam.

Faouzi Skalli

• Maroc Hebdo International: Les événements tragiques de Casablanca ont amené de nombreux analystes à coller la même étiquette à tous les mouvements qui se réclament de l’islam. La confrérie Boutchichie a-t-elle échappé à la règle?
- Faouzi Skalli: Il s’agit là d’une confusion bien malheureuse. A l’origine, l’islamisme s’est développé contre les confréries. Le soufisme a été définitivement désigné par le wahabisme comme un ennemi juré qu’il fallait éradiquer. Les islamistes ont puisé dans ce réservoir idéologique la majeure partie de leurs thèses.
On oublie souvent qu’au Maroc, l’offensive des wahabistes ne date pas d’aujourd’hui… Il suffit de lire le Kitab Al Istiqçaâ de l’historien Nassiri pour comprendre la guerre que livre ce mouvement pour détourner le pays de ses fondements culturels et religieux en s’attaquant plus particulièrement au soufisme des confréries. On y apprend qu’au début du 19ème siècle, il y avait eu des soulèvements populaires massifs contre l’incursion du wahabisme. De nombreux maîtres spirituels, comme Moulay Larbi Darkaoui, avaient conduit cette insurrection. C’est dire combien il est inadéquat de confondre, aujourd’hui, islamisme et confréries, extrémisme religieux et soufisme. Je crois qu’il est absolument indispensable à présent de clarifier les choses pour éviter l’amalgame.
• MHI: C’est très bien, mais des confréries comme celle des Boutchichis ne tirent-elles pas également leur légitimité d’une idéologie bien particulière?
- Faouzi Skalli: Contrairement aux idées reçues, les cheikhs soufis se sont avant tout souciés de ce que doit être le musulman, de ce qui constitue généralement sa vie spirituelle, des devoirs qui lui incombent, non seulement par rapport à la religion, mais surtout dans ses rapports avec la société. Les guides spirituels ont de tout temps cherché à diriger les gens vers une conception de la religion qui leur permette d’atteindre un état d’élévation spirituelle grâce à leur bonne compréhension.
• MHI: ne s’agit-il pas alors d’une religion dans la religion?
- Faouzi Skalli: Dans le Coran, il est dit qu’il n’y a "point de contrainte" dans l’Islam. La religion musulmane n’est en aucun cas le monopole de quiconque. Il est du devoir de chacun d’apprendre sa propre religion convenablement, comme il est de son devoir de la pratiquer autant qu’il le peut. Les extrémistes religieux se réfèrent à une interprétation complètement erronée des principes de l'islam, pour justifier des actes tout à fait arbitraires.
• MHI: La confrérie des Boutchichis organise régulièrement des rassemblements où sont conviés des milliers de personnes. D’aucuns trouvent ces rassemblements plutôt suspects…
- Faouzi Skalli: Je ne pense pas qu’on puisse provoquer des rassemblements d’une telle ampleur, inciter au déplacement de milliers de personnes qui viennent de partout dans le monde sur la base d’une grossière manipulation. Ces personnes, de grands intellectuels, des savants, des penseurs qui ont pignon sur rue, qui ont une soif spirituelle sincère, choisissent la confrérie qui leur paraît être la plus proche de leurs convictions. L’idée que la religion ne doit exister qu’en rupture de ban de la société, est une notion dangereuse. La mouvance qui est née contre l’islam traditionnel marocain a développé une idéologie du “pour ou contre", d’où les prêches enflammés et les appels au meurtre. Le soufisme, lui, est étranger à ce débat.
• MHI: Vous voulez dire que le soufisme n’a pas de réponse au politique?
- Faouzi Skalli: Pour les guides spirituels, le soufisme constitue un cadre d'élévation spirituelle et sociale du musulman. Mais pas question pour eux de prétendre apporter une réponse à toutes les questions. C’est pour cela qu’un penseur musulman aussi illustre que Ghazali disait que le faqih n’a pas à donner de réponse politique. Par son caractère modéré, le soufisme marocain reste fortement impliqué dans le social et la maturité politique, c’est justement de ne pas tout confondre, chaque citoyen a sa propre opinion politique; mais la politique, c’est un métier et à chacun sa spécialité. "La religion qui apporte une réponse à toutes les questions" est une hérésie, ce qui correspond à une espèce de délire, à une déconnexion par rapport à la réalité.
• MHI: Vous voulez dire que les extrémistes religieux sont complètement déconnectés d’avec le réel?
- Faouzi Skalli: Comment définir quelqu’un qui décide de se faire exploser au nom d’une religion qui a pourtant sacralisé la vie. Dans cet acte, il y a un déni de réalité poussé à son extrême. Le fait est dangereux, puisque la religion n’est plus une voie de réalisation sociale et spirituelle. On rejette l’histoire et le fait de vivre avec son temps, l’évolution pour recréer une religion des origines, dans une espèce de refonte de la religion jusqu’à en faire une véritable pathologie. Il s’agit d’une idéologie déconnectée avec la réalité. Quelqu’un avait trouvé un titre significatif “l’Islamisme est la maladie de l’Islam".
• MHI: On a souvent tendance à considérer le soufisme dont se réclame la tariqa Boutchichie comme une alternative à l’échec de l’islamisme au Maroc. Qu’en est-il?
- Faouzi Skalli: Les turuq, au Maroc comme ailleurs, ne cherchent pas à se placer contre qui que ce soit.
Contrairement aux thèses extrémistes, le soufisme est un hymne à la vie en groupe, il est au cœur de ce projet de société marocain qui a résisté à des siècles de combat contre l’obscurantisme. Les confréries ont été les gardiennes du respect des pluralités culturelles, religieuses ou ethniques avec des règles de vie basées essentiellement sur l'hospitalité, la générosité et la courtoisie.
• MHI: Pour répondre à l’islamisme, certains préconisent de remiser le religieux dans les placards, pensez-vous qu’il s’agit là d’une réponse appropriée?
- Faouzi Skalli: Le risque est grand de tomber dans un faux débat entre religieux et laïcs, entre musulmans et athées, Si on met le doigt dans cet engrenage, nous sommes alors bons pour vivre le scénario algérien. Parce que, aujourd’hui, le danger, c’est que la frontière entre "islam" et "islamisme" s'estompe et que chaque musulman devienne forcément intolérant et peut même être considéré comme un terroriste potentiel.
Au contraire, on doit pouvoir continuer à s’intéresser aux traditions religieuses, en les abordant, de l'intérieur. S’attacher aux spécificités de l’islam marocain, avec cette spiritualité bien particulière qu’est le soufisme. Le soufisme mais également la référence au rite malékite qui fait partie de notre identité culturelle et historique. Revaloriser l’islam au lieu de le dénigrer, c'est la meilleure manière de lutter contre l'intégrisme.

Propos recueillis
par Abdellatif El Azizi

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