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06 février 2006

La guerre et les dieux

Anthropologie
Tobie Nathan La guerre et les dieux

Pour Tobie Nathan, ce ne sont pas les hommes qui sont causes des conflits, mais les dieux. Conséquence étrange : la construction de la paix passe par la mise en place d’un parlement des dieux.

Tobie Nathan, professeur de psychologie clinique et pathologique à l’université de Paris-VIII, cherche à comprendre l’attachement des migrants à leurs traditions pour mieux les aider à soigner leurs troubles. Il lui arrive aussi d’interroger son propre attachement à ses racines juives égyptiennes. Si l’on en croit l’exposé qu’il a fait lors d’une séance des rencontres philosophiques d’Espaces Marx, Regards, l’Humanité, en décembre, son enracinement culturel n’est pas simplement pour lui l’objet d’une adhésion muette, mais aussi le champ d’un questionnement fondamental. Entre la pratique religieuse et la pensée de cette pratique se glisse un dire poétique et ironique, qui permet de dégager un horizon de sens multiples. Du moins c’est ainsi que nous avons perçu le très beau commentaire de la Thora et de la Kabbale, qu’il nous a livré lors de cette soirée, à laquelle participaient une centaine de personnes attentives et passionnées. De la singularité d’une tradition à l’universalité d’un message de paix, il y a un saut que Tobie Nathan ne saurait faire avec facilité, tant pour lui " il n’y a presque pas de valeurs universelles, mais dans ce presque pas se situe sa pensée ", a affirmé Arnaud Spire dans sa présentation, en reprenant les propos de Catherine Clément, dans son ouvrage récent écrit en collaboration avec l’ethnopsychiatre, le Divan et le Grigri.

Ainsi, Tobie Nathan n’a pas hésité ce soir-là à effectuer un détour minutieux par le récit des origines du peuple juif pour inventer des propositions de paix adaptées à notre monde devenu en ce début de XXIe siècle un véritable " espace d’affrontement entre divinités qui persévèrent chacune dans son projet, aujourd’hui obsolète, d’une conquête totale de la planète ". Le terme de dieu ou de divinité renvoie ici à la figure dans laquelle s’incarne tout principe supérieur ou croyance dont se réclament les hommes. Ainsi, on pourrait dire que l’universalisme, le capitalisme, l’humanisme, le communisme, le rationalisme ont leurs divinités, au même titre que les croyances vaudoue, chrétienne, musulmane, hébraïque. Et c’est là qu’on mesure tout le travail effectué par Tobie Nathan sur sa propre culture.

Première question : qu’y a-t-il de commun entre le regard du prophète Osée et celui du psychanalyste Sigmund Freud face à la guerre ? Le point de vue de l’homme de Dieu s’adressant au peuple juif et le point de vue de l’homme de science s’adressant à l’humanité peuvent-ils être mis sur le même plan ? Pour Tobie Nathan, Osée et Freud se rejoignent d’une part dans la conviction que ce ne sont pas les hommes qui font la guerre. Pour Osée, confronté à la défaite du royaume d’Israël au VIIIe siècle avant Jésus-Christ, ce sont les dieux et pour Freud, confronté à la catastrophe de la Première Guerre mondiale, ce sont les pulsions. Derrière les combats à travers lesquels les hommes s’entretuent, il y a donc des forces supérieures qui les manipulent comme des marionnettes. Osée et Freud se rejoignent d’autre part dans l’idée qu’on ne peut rien faire face à ce déchaînement de violence. Pour Osée, le dieu des juifs ne peut négocier avec les dieux ennemis, et pour Freud, les pulsions sauvages ne peuvent négocier avec le raisonnement.

Deuxième question : comment sortir alors de l’impasse d’un monde livré à la violence de la guerre ? À ce point de son exposé, largement simplifié ici pour les besoins de la présentation journalistique, Tobie Nathan introduit la figure du diplomate. " Peut-on imaginer un diplomate - sans doute mi-homme mi-dieu, un être hybride, n’existant pas encore - susceptible d’engager un dialogue tripartite dans lequel l’homme serait un simple témoin et où l’on envisagerait avec sérieux tant les intérêts du dieu des juifs que ceux des dieux ennemis ? " À cette question, il entrevoit une réponse dans les prophéties d’Isaïe, qui, loin d’annoncer une paix universelle, annonceraient la venue d’une " force nouvelle, inattendue ", provoquant de nouveaux assemblages impossibles. Lecture deleuzienne du célèbre passage biblique : " Alors, le loup habitera avec la brebis et le tigre reposera avec le chevreau ; veau, lionceau et bélier iront ensemble et un jeune enfant les conduira. Génisse et ours paîtront côte à côte, ensemble s’ébattront ; et le lion comme le bouf se nourrira de paille. Le nourrisson jouera près du nid de la vipère, et le nouveau sevré avancera sa main dans le repère de l’aspic. " Tobie Nathan y voit en effet l’affirmation d’un mouvement de double capture, tel celui de la guêpe et de l’orchidée, du phasme et de la brindille. Ce mouvement est défini par Deleuze dans ses Dialogues avec Claire Parnet : " Même pas quelque chose qui serait dans l’un, ou quelque chose qui serait dans l’autre, même si ça devait s’échanger, se mélanger, mais quelque chose qui est entre les deux, hors des deux, et qui coule dans une autre direction. ".Ainsi, pour Isaïe, il ne s’agirait pas de transformer le loup en brebis, le serpent en nourrisson et le tigre en agneau, mais plutôt d’ouvrir la possibilité d’un monde où cohabitent les antagonismes.

Troisième question : n’est-il pas urgent d’entendre la prophétie d’Isaïe dans un monde où l’affrontement des dieux est généralisé ? Tobie Nathan montre alors en quoi le conflit entre des divinités différentes est particulièrement d’actualité. Il analyse quatre événements de l’année 2001, où le rôle attribué aux dieux par les hommes est spécialement visible : le dynamitage des bouddhas par les taliban, l’interdiction des sacrifices d’animaux en Belgique et en France, l’inculpation de Milosevic devant le Tribunal pénal international et enfin l’agression terroriste du 11 septembre contre les États-Unis. Dans ce monde dangereux, la construction de la paix passe avant tout pour lui par la reconnaissance nécessaire des différences entre les dieux, et par l’instauration d’un parlement " dans lequel chaque dieu sera représenté et où les hommes enseigneront à leurs dieux la coexistence au sein des mondes ". Ainsi, on voit que, pour Tobie Nathan, sa propre culture n’est ni un bouclier ni un étendard, mais bien le lieu d’exploration à partir duquel il envisage la possibilité de vivre ensemble. La proposition étrange de " parlement des dieux " a suscité de nombreuses questions dans la salle. Par exemple : pourquoi mettre l’accent sur les différences et non sur ce qu’il y a de commun entre les hommes ? Pourquoi ne pas parler du capitalisme dans tout ça ? Pourquoi ne pas évoquer l’expérience grecque de cohabitation des dieux ? Un débat qui s’est prolongé dans le couloir, sur le trottoir, tant les participants voulaient profiter le plus longtemps possible de la présence de ce penseur hors norme, être hybride s’il en est, " qui, sans jamais abandonner les siens, aime les dieux de ses voisins, jusqu’à s’y intéresser dans leurs singularités ".

Nadia Pierre

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